mercredi 23 octobre 2013

Lu dans « L'Occident Chrétien », rubrique « Notre psychologue vous répond : comment dresser vos filles et vos chiens »

La vipère vitupère.
La vipère, c'est Madeleine, 12ème et bonne dernière d'une fratrie comptant 11 garçons, tous de merde.
Tout jeunes, morveux terreurs du quartier, des chats, chiens et humains à portée de main, de cutter, de catapulte ou de crachats.
Adolescents, redoutés pour leurs blagues dignes d'un monsieur zygo pervers et camé à la colle hillarico-sadique.
Jeunes hommes, craints en solo comme en bande pour leurs passages aussi dévastateurs que brefs et bruyants.
Ils possédaient aussi une créativité sans égale dans la fabrication d'un dico nouveau genre, celui des mots qui tuent, qui puent, qui suent le sexe et le sang, qui exsudent le chien éventré lentement et la Marie douce ou couche-toi-là qui ne rentre chez elle que pour panser ses plaies, vomir et s'appliquer massivement et tout doucement un onguent réparateur de muqueuses en tout genre...
Du plus petit au plus grand, tous étaient maitres du tordu décalé, du néologisme assassin et d'un exhibitionnisme aussi puissant que leur manque d'hygiène.
Ils n'avaient pour parents que des alcolos rabougris et plissés par la mauvaise bière qui fait pisser et se passionner pour le télévie d'RTL.
Toutes libertés leur étaient laissées, voire encouragées, à la seule condition qu'ils ne dévastent pas le bistrot familial ; c'était le QG parental matinal et tardif, point de départ et terminus des comas ronflants et baveux du nez comme de la bouche, épaule contre épaule, totale solidarité!
Madeleine, toute jeune, ne manquait jamais de fermer la porte de sa chambre à clé, de la renforcer avec une chaise, défit que ses frérots ne manquaient que rarement de relever. Ils défonçaient, cassaient tout et lui proposaient un dépucelage précoce à 11 sexes, pour le seul plaisir d'entendre la môme pousser son cri qui tue et voir ses larmes noircir ce visage déjà gris...
A 15 ans, elle était partie de la caverne, surnom mignon d'une bâtisse sans rideaux, aux carreaux souvent brisés et remplacés par un carton mal dimensionné. Elle était lasse de ce terrier à meute de guerre, fatiguée de cette odeur de bière tiède et de sperme séché.
Elle était déjà grande et chevaline, et sa poitrine opulente conjuguée à la certitude que rien ne vaut de gros seins dans un soutif lâche pour réussir un entretien d'embauche de serveuse lui avait fait sauter le pas de porte sans porte (cette dernière avait finalement cédé 1 mois plus tôt, victime du jeu du « je te projète dessus le plus fort possible, et t'as intérêt à te marrer... »).
Ses frères ne remarquèrent d'ailleurs pas tout de suite l'absence de « la grosse pute », petit nom d'autant plus injuste que Madeleine était vierge, virginité miraculeusement préservée à grands coups de pieds-poings-genoux dans les valseuses des 11 catastrophes génétiques...
A 16 ans, elle en faisait vingt et servait quatre demis en 30 secondes, sans faux cols, comme une professionnelle de la brasserie, sourire et décolleté compris.
Toujours vierge et chevaline, elle n'attendait ni même ne souhaitait une rencontre, concentrée qu'elle était sur le prix des boites pour chien (son molosse baveux, un bouffeur de pieds de chaise, un pitbull au doux nom de « chope-le ») et des anti-transpirants efficaces. Quant à la nourriture, le fritier lui faisait des prix et son frigo ne manquait jamais d'un bocal énorme de sauce andalouse.
Son seul héritage familial, c'était le langage... Elle ne pouvait s'en empêcher. Non pas qu'elle jurait comme ses frères, mais elle vitupérait, en perpétuelle colère contre tout, des sourires faux des arabes aux crachats des africains, de la permanente froissée de sa voisine de pallier aux raclages de gorge bruyants du cancéreux terminal d'en bas ; « qu'il crève, d'accord, mais en silence... ».
Et pourtant, nulle colère dans sa voix, au contraire. Une jubilation, des petits orgasmes de franchises de commères qui tiennent aux malheurs des autres plus qu'à la prunelle de leurs yeux, chez elle déjà jaunis.
Et voilà qu'aujourd'hui, jour de son 18ème anniversaire, dans ce bistrot noirci et à l'odeur rance, entraient, l'un après l'autre, en procession menaçante, les 11, endimanchés et rasés de près. Ils flairaient l'eau de Cologne bon marché, cravatés et boutonnés, chaussures vaguement cirées, les lippes non plus fières et arrogantes mais pesantes, si pesantes. La mère était morte, le foie avait déclaré forfait et le cœur avait abdiqué...
Madeleine lâchât ses 4 demis, sortit de son comptoir, s'arrêtât un instant presqu'éternel pour mieux les jauger, et leur demanda poliment : « et qu'est-ce que ces messieurs vont boire ? »


Photo : 3 des 4 demis, sans faux-cols.
(avec l'aimable autorisation de la Jupiler Pro League, photo : Jhonny B. Rooth, Seraing, 2009)